Les lignes qui suivent n’ont pas de prétention particulière à la scientificité. Il s’agit simplement de quelques réflexions, à mi-chemin entre souvenirs et analyses1.
Tout au long de ma trajectoire professionnelle d'enseignant du supérieur, j’ai été membre des jurys de plus de soixante-dix thèses dans différentes disciplines (sciences de l’éducation, sciences de l’information et de la communication, psychologie, informatique), et dans tous les cas de figure : directeur, rapporteur, simple membre, président. Mon expérience est toutefois limitée, à la fois en termes de disciplines et, surtout, de pays : tous ces jurys sauf un étaient en France.
La première remarque qui me vient à l’esprit est celle de la diversité disciplinaire : selon les cas les jurys sont plus ou moins nombreux et plus ou moins solennels (le cas extrême étant celui où les membres du jury sont en toge), les candidat-e-s sont dans différentes postures (souvent dos au public en SHS et face au public en sciences), leurs temps de paroles sont variables (classiquement 20 minutes en sciences de l’éducation, 45 en informatique), et il en va de même pour les temps de parole des membres du jury.
Un point est cependant commun à toutes les situations : il s’agit d’une situation formelle à fort enjeu (un rite de passage) et, avant la soutenance, il y a eu un processus d’évaluation de la production par des experts extérieurs à l’école doctorale. Leurs rapports jouent un rôle critique : ils statuent en effet sur la possibilité de la venue en soutenance. Ce processus de filtrage est essentiel. Il n’est pas rare qu’une soutenance doive être repoussée quand les rapporteurs sont trop critiques. La deuxième fois est alors souvent la bonne. Il m’est arrivé deux fois de constater qu’à la suite d’un avis défavorable de ma part, on avait fait appel sans m’en avertir à un rapporteur moins sévère, ce qui n’est évidemment pas une bonne pratique.
Les rapports avant soutenance ont des formes différentes. En sciences dures, ils sont très détaillés et sont ensuite joints aux dossiers de candidature à la qualification et au recrutement. En revanche, le rapport de soutenance est bref (il est écrit pendant que le jury est encore réuni). En sciences humaines et sociales, c’est plutôt le contraire et le rapport qui comptera ensuite (il accompagnera toutes les demandes de qualification et de recrutement) est établi après la soutenance sous la responsabilité du président.
Il est important de souligner qu'en France la composition du jury doit être discutée à l'avance entre candidat-e et directeur-e de thèse et qu’un consensus doit exister entre les deux parties. La règle de base est qu’il vaut mieux pour les évaluations ultérieures que les rapporteurs soient vraiment extérieurs au laboratoire où la thèse a été préparée. Les rapporteurs des demandes de qualification sont d'ailleurs très attentifs à la composition des jurys. Cette pratique d’ouverture n’est cependant pas toujours très facile quand la communauté n’est pas numériquement importante.
D’un point de vue stratégique, plus les personnalités du jury sont réputées, meilleur c’est pour le dossier. Souvent, les responsables de thèse font appel à des membres du conseil national des universités. Ayant siégé au jury, ces derniers ne pourront pas ensuite rapporter sur les candidatures à la qualification.
Dans mon expérience, il a été utile de contacter les rapporteurs longtemps à l’avance et de leur laisser du temps pour juger du manuscrit. Cela permet en effet de prendre en compte certaines de leurs critiques et de progresser. Mais cela n’est pas toujours possible. Le temps est toujours court et le parcours de thèse soumis à nombre d’aléas… En tout cas, il est certain qu’on ne relit jamais assez un manuscrit de thèse. Mais pour le directeur, à un certain moment, il devient impossible de relire à nouveau avec la fraîcheur d’esprit nécessaire les manuscrits. C’est un cas où les autres doctorants peuvent jouer un rôle très important de solidarité.
Le plus souvent, l’autorisation de soutenir conduit sans coup férir ensuite à l’obtention du grade de docteur (des histoires de catastrophes circulent, mais elles sont rares). Le doute, en revanche, peut planer jusqu'au bout sur la mention, accordée, qui sera discutée en jury après la soutenance, du moins tant que les mentions existent.
En pratique, soutenir une thèse est toujours une épreuve. Des membres du jury peuvent poser des questions inattendues, émettre des critiques non anticipées, tester la vivacité d’esprit des personnes sur la sellette. On est là dans un domaine de gestion d’interactions en direct, très éprouvant pour les nerfs. Il est donc indispensable de préparer soigneusement la soutenance et de la répéter plusieurs fois, en particulier au sein du laboratoire : l’expérience montre qu’il est très rare de parvenir du premier coup à une prestation satisfaisante. Un de mes conseils habituels à mes étudiants est de tâcher de répondre aux critiques des rapporteurs, d’écouter soigneusement les membres du jury, de concéder les insuffisances dont on a conscience (ce serait folie de chercher à bluffer), mais de tenter d’argumenter – si possible – pourquoi il était en pratique difficile de faire mieux que ce qui a été accompli.
1Dans la perspective de la demi-journée du 28 novembre 2009 des doctorants du laboratoire EDA, j’avais prévu de faire une brève intervention sur la question du jury de thèse. Un obstacle d’ordre domestique m’en a empêché. j'ai donc essayé d’exposer par écrit quelques idées sur la question et me suis dit qu'elles pourraient être utiles à d'autres.
Mots-clés : jury, recherche, sciences humaines et sociales, thèse

Commentaires
Je lis ici avec plaisir un texte qui me rappelle mon propre parcours et surtout la justesse de ton analyse dans mon cas. Je me permets d'ajouter que l'échange avec les rapporteurs pour améliorer son travail est une étape très importante et qui devrait être systématique, tant le regard du directeur de thèse demande à être complété surtout en fin de parcours.
Merci encore d'avoir été rapporteur et président de mon jury de thèse