Après la découverte de Carleton Gajducek, la nature de l’agent infectieux responsable de la maladie de Creutzfelt-Jakob demeurait totalement inconnue. Que pouvait-il être ? Le coupable ne provoquait aucune réaction inflammatoire dans le cerveau et restait invisible au microscope électronique. L'enquête s'avérait difficile et à rebondissements.
En 1967, l’anglais Thykave Alper travaillant à l’hôpital Hammersmith de Londres fit une observation importante. Il montra que l'irradiation par des rayons ultraviolets, un procédé connu pour détruire les acides nucléiques et par conséquent les virus, était totalement inefficace pour prévenir la transmission de la maladie par le tissu cérébral infecté. L’agent infectieux ne semblait pas contenir d’acides nucléiques et possédait une résistance stupéfiante aux antiseptiques comme la glutaraldéhyde ou formaldéhyde, à la chaleur et à un procédé de dessiccation, la lyophilisation. Les résultats d’Alper furent confirmés en 1970 par le radiobiologiste français Raymond Latarjet (1911-1998) à l'Institut du Radium (aujourd’hui l’Institut Curie) qui montra la résistance de l'agent à des rayonnements détruisant les acides nucléiques et les sucres. Ce ne serait donc ni une bactérie ni un virus ! Latarjet démontra ensuite que son inactivation était possible par un rayonnement détruisant les protéines, suggérant que l’agent infectieux pourrait être une protéine1 !

Stanley B. Prusiner
C’est alors qu’intervint Stanley B. Prusiner, un visionnaire qui, par sa ténacité et son absence de préjugés, remit entièrement en cause tous les dogmes de l’infectiologie et découvrit la nature de l’agent infectieux des encéphalopathies spongiformes. Né en 1942, il suivit des études de médecine et devint médecin neurologue diplômé de la Faculté de Médecine de l'Université de Pennsylvanie en 1968. Recruté en 1974 par la Faculté de Médecine de San Francisco en Californie, il décida de travailler sur l’agent responsable de la tremblante du mouton. C’était courageux car de nombreux chercheurs avaient échoué avant lui dans cette tentative. Utilisant des cerveaux de hamster inoculés avec l'agent de la tremblante, il confirma en 1981 que l’infectivité d’extraits hautement purifiés résistait à pratiquement tous les procédés de destruction des acides nucléiques, notamment aux agents physiques (chaleur, rayonnements ionisants) et chimiques (acides, aldéhydes, formol), mais était abolie par l’action d’enzymes dégradant les protéines. En fait, il établit clairement que la maladie pouvait être transmise par l’inoculation intracérébrale d’une protéine très purifiée. En 1982, il proposa une théorie hérétique postulant que les encéphalopathies spongiformes étaient transmises par un agent infectieux totalement nouveau, de nature protéique qu’il appella PrP ou « Prion Protein2 ». Allant à l’encontre de tous les dogmes de la biologie, cette théorie impliquait que l’agent infectieux soit une protéine capable de se ‘’répliquer’’ sans porter d’information génétique. C’était une révolution complète par rapport à toutes les connaissances scientifiques acquises depuis un siècle.
Que signifiait en termes d’Evolution qu’une protéine puisse être un agent infectieux ? Et pour quelle finalité ? En effet, on admet généralement que le dessein d’un agent infectieux est de se multiplier aux dépens de son hôte et de diffuser dans la population pour perpétuer son génome, c’est-à-dire son existence. L’hypothèse des prions fut donc mal accueillie par la communauté scientifique. Certains cherchèrent à réconcilier les données connues pointant la nature protéique de l’agent infectieux et ce que l’on savait des agents infectieux. En 1982, R.H. Kimberlin proposa la théorie du ‘’virino’’ où il suggérait la présence d’un petit acide nucléique, peut-être un viroïde, associé et protégé par la protéine prion, ce qui réconciliait la notion de prion avec le dogme de la continuité génétique d’un agent infectieux. Depuis 1981, on avait observé dans les cerveaux des patients atteints d’encéphalopathies spongiformes, des lésions cérébrales caractéristiques s’accumulant dans le tissu cérébral. Il s’agissait de ‘’plaques amyloïdes’’ constituées de fibrilles visibles au microscopie électronique3.
En 1983, Prusiner montra que ces fibrilles étaient composées de la protéine prion. Fait important, ces fibrilles étaient aussi trouvées dans les formes sporadiques et familiales de la maladie de Creutzfeldt-Jakob et dans deux rares maladies familiales apparentées, le syndrome de Gerstmann-Straüssler-Scheinker et l’insomnie familiale fatale4. L’accumulation de prions pourrait donc être responsable des lésions cérébrales des encéphalopathies spongiformes sporadiques ou familiales. Même si le prion semblait être une protéine très atypique, elle n’apparaissait pas par miracle ! Il fallait donc un gène codant pour cette protéine, quelle qu’en soit son origine. En 1984, Prusiner séquença les premiers acides aminés de la protéine "prion" et put ainsi déduire la séquence du gène correspondant. A la stupéfaction générale, les équipes de Charles Weismann en Suisse et de Bruce Chesebro aux Etats-Unis montrèrent en 1985 que cette séquence correspondait à celle d’un gène cellulaire connu, codant une protéine de 253 acides aminés, très abondante dans la membrane cytoplasmique des neurones. En 1986, on détermina que ce gène dit ‘’pnrp’’ était localisé sur le chromosome 20 de l'homme et sur le chromosome 2 de la souris. Comment expliquer que cette protéine présente dans les neurones de tout être humain, puisse devenir si pathogène chez certains d’entre eux ? Quoi, le prion sur lequel on s ‘échinait depuis des années est-il un artefact, une vue de l’esprit ?
Stanley Prusiner, loin de se décourager, continua à accumuler les arguments en faveur de sa théorie. En fait, on s‘aperçut que la protéine cellulaire de fonction inconnue présentait quelques différences avec la protéine prion infectieuse. La protéine cellulaire est en fait un peu plus grosse que la protéine prion, beaucoup plus sensible aux enzymes digérant les protéines (protéases) et possédait des caractéristiques chimiques différentes5. D’où l’idée que la protéine prion pourrait provenir de la protéine cellulaire native. On imagina qu’après sa synthèse, la protéine normale pourrait changer de forme, acquérant ainsi de nouvelles propriétés physico-chimiques, telles que la forte tendance à l’agrégation des prions, leur résistance aux protéases et à toutes sortes d’agents chimiques et physiques. Ces nouvelles caractéristiques de la protéine prion expliquaient son absence de dégradation et son accumulation dans les neurones et leur destruction, et la formation des plaques amyloïdes constituées quasi exclusivement de prions. L’attention se porta donc sur la séquence de cette protéine dans les formes familiales d’encéphalites spongiformes humaines6. D’abord, on réussit à transmettre expérimentalement ces maladies familiales aux singes. De plus, l'équipe de Prusiner mit au jour en 1989 des mutations ou d’autres altérations de la séquence nucléotidique du gène codant la protéine PrPc chez ces patients7.
Toutes ces anomalies pointaient la responsabilité de la protéine prion dans les encéphalopathies spongiformes humaines. Ici viennent les expériences cruciales qui arracheront la conviction pour croire à l’implication des prions dans la genèse de la maladie de Creutzfeldt-Jakob. Prusiner utilisa des souris génétiquement modifiées. Il créa d’abord des souris ‘’transgéniques’’ où le gène codant pour la protéine PrPc était remplacé par un gène muté8 provenant d’un patient. Il put retrouver chez ces souris les lésions cérébrales caractéristiques des encéphalopathies spongiformes ! Puis en 1993, il fabriqua des souris dépourvues du gène codant pour la protéine normale : ces souris étaient non seulement viables mais totalement résistantes à l’inoculation par le prion. Le gène normal était donc nécessaire à l’expression de la maladie. C’était la première fois que l’on démontrait le rôle causal d’un agent en utilisant des souris génétiquement modifiées. Cette expérience arracha la conviction de la communauté scientifique. L’ensemble de ce magnifique travail valut le prix Nobel de Médecine et de Physiologie à Stanley Prusiner en 1995.
Protéine "normale" en haut et Prion en bas.
Restait à expliquer comment la protéine se ‘’multiplie’’. De façon géniale et prémonitoire, le mathématicien John S. Griffith proposa en 1967 un modèle théorique proposant que l'agent infectieux de la tremblante soit en fait une protéine de conformation altérée se multipliant par ‘’auto-association’’. Quelques années plus tard, Prusiner proposa, suivant une idée originale d’un chercheur français, Jean-Paul Liautard, que les prions jouent un rôle de ‘’chaperons’’, transformant la conformation de la protéine normale en protéine prion par contact direct entre les molécules. Le changement de la forme de la protéine prion put ensuite être mis en évidence par cristallographie. En fait, au cours des encéphalopathies spongiformes, la quantité de prions induisant l’infection est probablement infime mais suffisante pour déclencher une cascade infernale aboutissant à la transformation de la protéine normale, très abondante, en prions qui s’accumulent dans les fibrilles cérébrales. Les patients vont donc mourir accumulant leurs propres protéines transformées en prions.
Emergence de la maladie des vaches folles
Parmi les surprises de l’histoire des prions, l’émergence de la maladie des vaches folles et ses conséquences pour l’homme ont fait l’effet d’un coup de tonnerre. Tout commença le 22 décembre 1984. Peter Stent, un fermier du petit village de Midhurst du Sussex à une heure au sud de Londres, constata qu’une de ses vaches avait un comportement étrange, tremblante, inquiète, excitée, agressive, amaigrie, tombant facilement. Elle mourut en février 1985. D’autres vaches du troupeau furent atteintes du même mal. Décidé de connaître la cause de cette maladie, David Bee, le vétérinaire consulté par Stent, envoya la vache « 142 » au laboratoire vétérinaire de Weybridge dans le Surrey, où Carol Richardson et Gerald Wells observèrent à l’examen microscopique un aspect spongieux du cerveau tout-à-fait comparable à celui de la scrapie. A partir d’avril 1985, on signala d’autres cas dans des fermes de plusieurs comtés du sud de l'Angleterre. Wells confirma chez toutes ces vaches laitières la présence de lésions dégénératives typiques associées la présence des fibrilles protéiques caractéristiques. Ainsi, cette maladie nouvelle, inconnue chez les bovins, s’apparentait aux encéphalites spongiformes subaiguës transmissibles9. En novembre 1986, Wells déclara officiellement l’apparition d’une nouvelle maladie bovine, l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB) ou Bovine Spongiform Encephalopathy (BSE). Après ces quelques cas en 1985, une épidémie sans précédent va progressivement frapper l’ensemble du cheptel bovin britannique qui comptait à l’époque environ 11,5 millions de têtes. En dix ans, on dénombra en juin 1996 près de 161 892 bovins au Royaume-Uni, avec un pic de 35 269 cas en 1992 et de 37 020 nouveaux cas en 1993. Suivra une rapide décrue vers quelques centaines de cas en 2003. Cette épidémie fit tout de suite évoquer une source commune de contamination. La maladie atteignit de façon sporadique d’autres pays européens, notamment la France, la Suisse, le Portugal, où elle fit quelques centaines de victimes10. A l’origine de cette épidémie de maladie des vaches folles, on incrimina les farines animales contaminées par l’agent de la tremblante du mouton (on parle d’anazootie). Une enquête complète sur le rôle des farines de viandes et d'os a été réalisée par J.W. Wilesmith du laboratoire de Weybridge. Ces farines étaient fabriquées depuis un siècle à partir de déchets d'abattoir et de cadavres d’animaux et leur utilisation s’était surtout généralisée depuis les années 1950 du fait de leur apport en protéines de faible coût aux jeunes bovins. En Angleterre, les rations des vaches laitières contenaient entre 7 à 9 % de ces farines, avec une proportion élevée de matières ovines (jusqu’à 14%). Cette pratique était beaucoup moins utilisée en France11 et en Europe continentale. Les farines animales étaient systématiquement traitées par des solvants organiques telles que l’hexane, utilisées pour dégraisser les farines, puis les farines chauffées étaient nettoyées à la vapeur (à 125°C) dans le seul but d’éliminer les traces de solvants. Ce procédé de chauffage devait inactiver, sans qu’on le sache, les prions qui n’étaient plus protégés par la graisse. L’enquête a retrouvé qu’au cours des années 1970 les usines de production des farines ont progressivement adopté une technologie en flux continu, plus efficace que le système de production en lots utilisée jusqu’alors. Ceci aurait entraîné une baisse de la température de chauffage des farines. Il a aussi été mis au jour que les industriels ont brutalement arrêté l’extraction des graisses à l'aide de solvants organiques pour des raisons économiques du fait du prix élevé des solvants suivant les chocs pétroliers de 1973 et 1979, et par mesure de sécurité du fait d’une explosion accidentelle survenue au cours de manipulations dans une des principales usines anglaises de fabrication de solvants. Entre 1977 et 1981, les farines dégraissées passèrent de 63% à 12% de la production. Ces modifications du traitement thermique furent probablement à l’origine de la persistance des prions dans les farines provenant d’animaux, dont certains étaient éventuellement atteints de tremblante. Il a été rapporté que les deux entreprises en Ecosse qui continuèrent à utiliser les solvants organiques après 1981 étaient implantées dans une région où le nombre de cas de vaches folles resta faible. Enfin entre 1980 et 1990, le pourcentage de déchets d’origine bovine dans les farines dépassa 40%, expliquant l’effet amplificateur de la contamination.
Une des propriétés les plus surprenantes des prions est leur extrême résistance aux enzymes protéolytiques, aux rayons ionisants, à la plupart des antiseptiques et à la chaleur12. En juin 1988, les farines animales furent interdites par les autorités anglaises pour l'alimentation des ruminants en Grande-Bretagne, mais autorisées à l’exportation ! Elles furent donc massivement exportées. Cependant, ces dispositions furent mal appliquées et des fraudes ont probablement eu lieu du fait de la possibilité d’utiliser ces farines pour d’autres animaux. Près de 40 000 bovins nés après l’interdiction ("born after ban’") furent frappés par la maladie. Il fut alors décider en septembre 1990 d’interdire d'inclure les abats bovins dans toutes les farines, mesure efficace qui déclencha la décrue de l’épidémie en Angleterre à partir de 1994. L’origine de la maladie des vaches folles reste inconnue. Il est possible que les farines animales aient été contaminées par une souche particulière de prion provenant d’un mouton atteint de tremblante ou même d’une vache ayant présenté une forme spontanée très rare de la maladie13.
Quand la maladie des vaches folles passe à l'homme.
Coup de théâtre. Le 20 mars 1996 à Londres, le ministre de la Santé, Stephen Dorrell, annonça à la tribune de la Chambre des Communes : «Avec votre permission, Madame le Président, je voudrais faire une déclaration à propos du dernier avis rendu au gouvernement par le comité consultatif sur l'encéphalopathie spongiforme […]. Le comité a examiné le travail fait par l'unité de surveillance d'Édimbourg spécialisée dans la maladie de Creutzfeldt-Jakob. Ce travail, qui concerne 10 cas de maladies identifiées chez des personnes de moins de 42 ans, a conduit le comité à conclure à l'existence d'une nouvelle maladie, jusqu'à présent inconnue. Un examen de l'histoire médicale de ces patients, des analyses génétiques et des considérations sur d'autres causes n'ont pas permis de trouver une explication satisfaisante à ces cas. Il n'y a toujours pas de preuve scientifique que l'encéphalopathie spongiforme bovine peut se transmettre à l'homme par le bœuf mais le comité a conclu que l'explication la plus probable pour ces cas est un lien avec l'exposition à l'agent de l'encéphalopathie spongiforme bovine avant l'interdiction des farines bovines en 1989.»
L’affaire avait commencé en octobre 1989 par un cas de maladie de Creutzfeldt-Jakob chez une jeune femme de 36 ans, sans antécédents familiaux ni facteurs de risque. Puis virent plusieurs cas rapportés chez des fermiers et surtout en 1993, le cas de Victoria Rimmer, 15 ans, la plus jeune victime de cette maladie jamais rapportée en plus de 25 ans d’observations épidémiologiques en Grande-Bretagne. La maladie commençait souvent par des troubles psychiatriques, notamment une dépression, rapidement accompagnée de troubles neurologiques typiques de la maladie de Creutzfeldt-Jakob. Les malades mouraient en 14 mois en moyenne. Par ailleurs, on avait rapporté dans la littérature scientifique, notamment aux Etats-Unis, quelques cas de maladie de Creutzfeldt-Jakob chez des patients aux habitudes alimentaires particulières, mangeant régulièrement le cerveau d’écureuils et de chèvres sauvages. Ceci suggérait la possibilité d’une transmission de la maladie par l’ingestion de nourriture. On a estimé que probablement 900 000 bovins contaminés seraient passés dans la chaîne alimentaire. Le doute n’était plus permis. Le prion de la vache folle avait franchi la barrière d’espèce et était passé à l’homme! Transmissible à l’homme, il menaçait donc potentiellement toutes les personnes qui avaient pu consommer, par exemple, le sacro-saint steak des hamburgers incorporé d’un « liant » à l’extrait de cervelle de vache. A partir de tissus bovins, on fabriquait de la gélatine pour faire des bonbons, des yaourts, des crèmes dessert et même des médicaments. Le lait heureusement n’était pas contaminant, ce qui aurait pu être catastrophique. Dans les années 1950, Gajdusek avait noté que près de 600 femmes allaitant, déjà malades ou en phase prémonitoire de la maladie, n’avaient apparemment pas transmis le kuru à leurs enfants.
Les déclarations de Stephen Dorrell entraînèrent un abattage massif des bovins et leur incinération dans des bûchers spectaculaires, rappelant des périodes tragiques du Moyen age, et un blocus des exportations de viande anglaise. Par exemple, la France qui avait importé 110 000 tonnes de viande bovine anglaise en 1995, déclencha un embargo dès le 21 mars 1996, suivie par les autres pays européens. L’avenir et la contagiosité de ce nouveau ‘’variant’’ de la maladie de Creutzfeldt-Jakob du jeune demeure incertain. Il y eut une assez forte exposition de la population aux aliments contaminés, viandes et dérivés (gélatine d’os et de peau…) de bovins et d’ovins éventuellement contaminés. On peut aussi craindre une transmission iatrogène par les produits sanguins ou les instruments chirurgicaux, notamment. L’éclosion d’une véritable épidémie dépend également de la sensibilité génétique de la population. Aujourd’hui, on ose croire au vu des chiffres les plus récents de 2003-2004 que l’on est passé à côté d’une catastrophe sanitaire. On estime à environ 137 le nombre de patients atteints et morts en Angleterre de cette nouvelle forme de la maladie de Creutzfeldt-Jakob.
Alors que la finalité des maladies infectieuses est la survie de l’agent infectieux grâce à la réplication de son matériel génétique, on peut penser que la transmissibilité des encéphalopathies spongiformes s’apparente plus à un empoisonnement ou à une réaction en chaîne sans claire finalité évolutive. La découverte de ces protéines de structure anormale entraînant des ‘’maladies infectieuses’’ très particulières sans réaction inflammatoire, pourrait ouvrir un pan nouveau de la pathologie, en suggérant qu'une protéine de forme anormale puisse être associée ou à l'origine d'une maladie. Nous voici à la lisière entre maladie génétique et maladie infectieuse, puisqu'il existe des formes héréditaires de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, ou de maladies familiales proches, qui s’avèrent transmissibles. La découverte des prions constitue donc une vraie révolution et une énigme. Une révolution conceptuelle où à la notion d’un gène, une protéine, se substitue celle d’un gène, plusieurs protéines de formes variées. On aboutit aussi à l’idée qu’il pourrait exister d’autres maladies neurodégénératives liées à des changements de forme des protéines, comme les maladies d’Alzheimer, de Hungtinton, de Parkinson, ou d’autres maladies de cause inconnue.
Une énigme demeure: comment expliquer les faits observés par la seule protéine infectieuse ? Il semble exister différents types de prions, des « souches » comme les bactéries ou les virus, entraînant des différences de durée d’incubation, des différences dans les symptômes cliniques et dans les lésions anatomo-pathologiques. La protéine infectieuse pourrait être associée à une autre protéine ‘’chaperon’’ ou à un acide nucléique ‘’caché’’. Certainement, l’avenir réservera encore des surprises. L’histoire continue.Dans sa conférence de réception du prix Nobel en 1976, Carleton Gajducek déclara : « L’élucidation de l’étiologie et de l’épidémiologie d’une maladie exotique rare restreinte à une petite population isolée – le kuru en Nouvelle Guinée – nous a amené à des réflexions beaucoup plus vastes qui sont du plus grand intérêt pour toute la médecine et la microbiologie14 ».
Reférence:Berche P., Une histoire des microbes, John Libbey, 2007
Notes
1. Les irradiations aux longueurs d’onde de 250 nm détruisent les acides nucléiques, de 240 nm les polymères de sucres, et de 280 nm les protéines.
2. Prion est un acronyme et un anagramme de «novel proteinaceous infectious particles », le ‘’on’’ de prion provenant de ‘’only’’.
3. En 1981, P.A. Merz visualisa au microscope électronique dans les plaques amyloïdes des fibrilles dites SFA (Scrapie Associated Fibrils) retrouvées dans le cerveau des souris inoculées avec l'agent de la tremblante. S.B. Prusiner montra avec des anticorps spécifiques que ces fibrilles sont constituées de la protéine prion.
4. Les formes familiales des encéphalopatthies spongiformes sont de transmission autosomique dominante. L’insomnie familiale fatale est une terrible et très rare maladie, caractérisée à la phase terminale par une insomnie totale et rebelle à toute médication.
5. La protéine normale appelée PrPc (cellulaire) ‘’pèse’’ 33 000 à 35 000 Daltons (unités de masse très petite utilisée pour estimer la masse des molécules) du fait de la présence de sucres associés à la protéine, non retrouvés dans les prions. La protéine cellulaire est sensible aux protéases et hydrophile, c’est-à-dire facilement dissoute dans l’eau et non dans l’huile. La protéine prion, désignée PrP 27-30 (PrPSC), est plus petite (masse moléculaire 27 000 à 30 000 Daltons), résistante aux protéases et hydrophobe (soluble dans l’huile et peu ou pas dans l’eau). La protéine prion provient d’un changement de la forme de la protéine normale PrPc. La structure tri-dimensionnelle de la protéine normale comporte 3 hélices a (les acides aminés constituant la protéine sont organisés en spirale hélicoïdale) alors la protéine pathologique (‘’l’isoforme’’) ne comporte que 2 hélices a.
6. Maladie de Creutzfeldt-Jakob, syndrome de Gerstmann-Straüssler-Scheinker et l’insomnie familiale fatale.
7.L'équipe de S.B. Prusiner montra en 1989 l'existence d'une mutation ponctuelle du codon 102 du gène codant pour la protéine PrPc dans le syndrome de Gerstmann-Straüssler-Scheinker. Puis, on mit en évidence une insertion dans le codon 53, une insertion dans le codon 200 de ce gène dans des formes familiales de maladie de Creutzfeldt-Jakob, et des mutations du codon 178 dans l'insomnie familiale fatale.
8. S.B Prusiner et K.K. Hsiao introduisirent dans des souris transgéniques le gène portant une mutation ponctuelle (du codon 102) trouvée dans le syndrome de Gerstmann-Straüssler-Scheinker, ce qui induit des lésions cérébrales typique de la tremblante.
9. Chez les animaux, la tremblante du mouton, l'encéphalopathie du vison, du chat, la maladie du dépérissement chronique des ruminants sauvages (élan, daim, cerf, chevreuil...) et chez l’homme (maladie de Creuztfeldt-Jakob, kuru et deux maladies héréditaires, le syndrome de Gerstmann-Straüssler-Scheinker et insomnie fatale familiale…).
10. En 2001, on dénombrait en Angleterre 180 376 cas cumulés (1985-2000), en France 350 cas (sur 20 millions de bovins), en Irlande 487 cas, au Portugal 446 cas, en Suisse 363 cas, en Belgique 18 cas, en Hollande 6 cas, en Allemagne 3 cas, au Danemark- Luxembourg-Liechtenstein 4 cas.
11. L'industrie française de transformation des déchets d'abattoirs produisait toutefois en 1994 près de 575.000 tonnes de farines animales.
12. Les prions sont très résistants à la chaleur, à la fois à la chaleur sèche (180°C, 24 h ; >360°C ,1 h ; 600°C, 15 min), et à la chaleur humide (134°C, 18 min), et aux antiseptiques les plus puissants tels que le formol et la glutaraldéhyde. Ils ne sont inactivés que par deux antiseptiques, la soude (1 N) et l’hypochlorite de sodium (1 h 20°C).
13. En faveur de cette hypothèse, un vétérinaire français, M. Sarradet, rapporta en 1883 un cas ‘’prémonitoire’’ de tremblante chez un bœuf de Haute-Garonne.
14. « The elucidation of the etiology and epidemiology of a rare, exotic disease restricted to a small population isolate - Kuru in New Guinea - has brought us to worldwide considerations that have importance for all Medicine and Microbiology. » D.C. Gajdusek, Conférence Nobel, 1976.
Mots-clés : histoire de la médecine, maladies infectieuses, prion
